Afrique · Tanzanie · Afrique de l'Est

Imani Selemani Nsamila (CC BY-SA 4.0)

Avant le XIXe s. – abolition légale en 1963

Chefferies Ntemi

Le chef qui « défriche » : une institution rituelle et politique du centre-ouest tanzanien, supprimée par la loi en 1963 puis 1969.

Langue Kinyamwezi, kisukuma (bantoues) ; swahili
Influence Abolie par la loi (1963, 1969) ; vitalité coutumière

I Le récit

Le ntemi (pluriel batemi ; mtemi en swahili) est le chef d'une chefferie chez les Nyamwezi, les Sukuma et leurs voisins du centre-ouest de la Tanzanie. En kisukuma, le mot dérive du verbe kutema, « couper les arbres, défricher la brousse » : le chef bénissait la terre à la saison des cultures et tranchait les litiges entre anciens. Sa fonction était autant rituelle que politique — il présidait les sacrifices aux ancêtres et devait garantir la mhola, l'état de santé et de prospérité de la chefferie ; s'il ne l'assurait plus, il pouvait être déposé au profit d'un autre membre de la famille royale. Les chefferies nyamwezi étaient nombreuses, petites et largement autonomes. Au XIXe siècle, l'ouverture des routes caravanières vers Zanzibar transforme certaines d'entre elles en puissances armées : Mirambo bâtit depuis Urambo le plus vaste État d'Afrique de l'Est de son temps, Isike défend Unyanyembe contre les Allemands jusqu'à sa mort en 1893, et Msiri, Nyamwezi de Tabora, fonde au Katanga un royaume à un demi-continent de là. La Tanzanie indépendante rompt radicalement avec cette institution : à la différence de l'Ouganda ou du Ghana, elle abolit les chefferies par la loi n° 13 de 1963, puis interdit pénalement en 1969 l'exercice de toute fonction coutumière de chef. Aucune reconnaissance légale ne subsiste — mais une vie coutumière et festive persiste, portée notamment par le musée Sukuma de Bujora et le festival 7.7 du Busiya.

II Histoire

Le ntemi : « celui qui défriche »

Le ntemi (mtemi en swahili) est le sommet d'une hiérarchie d'officiers territoriaux. Le mot vient du kisukuma kutema, « couper les arbres, défricher ». La charge est autant rituelle que politique : le ntemi lie son peuple aux ancêtres, préside les sacrifices, bénit la terre et doit écarter les calamités. Autour de lui gravitent un officier rituel (mgawe), un chef de guerre (mtwale), un officier d'information (kikoma) et un officier fiscal (minule). Les chefferies nyamwezi — les « ntemiships » — étaient nombreuses, largement autonomes les unes des autres et souvent très petites. Avant le XIXe siècle, les batemi semblent avoir été des chefs rituels davantage que les détenteurs d'une autorité de type étatique.

Tabora, Unyanyembe, les caravanes — et la résistance d'Isike (1893)

Au XIXe siècle, l'Unyamwezi devient le carrefour du commerce de longue distance entre Zanzibar et les Grands Lacs. Tabora et le village voisin de Kwihara sont un centre majeur de la traite et une étape de repos des caravanes ; c'est dans un tembe de Kwihara, maison arabo-swahili attribuée au négrier Tippu Tip, que David Livingstone séjourne en 1872. Les Nyamwezi eux-mêmes sont des caravaniers réputés. L'accès aux armes à feu par ce commerce bouleverse l'équilibre des chefferies : il permet à certains batemi de dépasser le cadre de la petite chefferie rituelle pour bâtir des puissances militaires. C'est aussi ce qui fait de la chefferie d'Unyanyembe un enjeu pour la colonisation allemande. Isike, son chef héréditaire, est présenté par les sources comme le seul dirigeant du pays nyamwezi prêt à défendre son territoire jusqu'au bout ; les renseignements européens, nourris par missionnaires et explorateurs, le placent en tête des adversaires sérieux des Européens. Avant 1893, les Allemands lancent deux offensives majeures infructueuses, suivies de multiples escarmouches. La troisième emporte sa place forte. Plutôt que d'être capturé vivant, Isike se donne la mort en faisant exploser les barils de poudre de son arsenal, où il s'était retranché avec des proches. Sa mort en 1893 scelle la victoire allemande dans la région. Les sources consultées divergent sur la date précise de l'assaut final (février 1893 est mentionné).

Mirambo (v. 1840-1884), le plus célèbre des batemi
Mirambo (v. 1840-1884), le plus célèbre des batemi

Mtyela Kasanda, dit Mirambo, fils d'un chef mineur et marchand caravanier, règne de 1860 à 1884 et crée le plus vaste État d'Afrique de l'Est du XIXe siècle, dans l'actuel district d'Urambo (région de Tabora). Commerçant d'ivoire et d'esclaves, il obtient par le commerce avec les Européens les armes à feu qui fondent sa supériorité militaire, et s'appuie sur les ruga-ruga, guerriers mercenaires. Il unifie dans les années 1870 des clans nyamwezi jusque-là séparés et prend le contrôle des grandes routes caravanières : entre 1876 et 1880, celles du nord-ouest vers le Buganda et de l'ouest vers Ujiji sur le lac Tanganyika. Sa capitale, Urambo, rivalise avec Tabora. De 1871 à 1875, il affronte par intermittence une coalition d'Arabes et de Nyamwezi de Tabora, désorganisant durablement le commerce de l'ivoire.

Msiri, Nyamwezi de Tabora, roi au Katanga
Msiri, Nyamwezi de Tabora, roi au Katanga

Msiri (Mwenda M'Siri Ngelengwa Shitambi, v. 1830-1891) était un Nyamwezi originaire de Tabora, en Tanzanie actuelle, et marchand comme son père Kalasa, engagé dans le commerce du cuivre, de l'ivoire et des esclaves contrôlé par le sultan de Zanzibar et ses agents arabes et swahili. Parti vers l'ouest, il se fait désigner successeur d'un chef sanga à l'ouest de la Luapula après avoir vaincu ses ennemis lunda, puis conquiert les peuples voisins et transforme la chefferie en royaume — le royaume yeke, ou Garenganze — qu'il dirige d'environ 1856 à 1891 depuis Bunkeya, dans l'actuel sud-est de la RD Congo. Troquant le cuivre du Katanga, l'ivoire et des esclaves contre poudre et armes à feu, et nouant des alliances par mariage, il en fait pour un temps l'État le plus puissant d'Afrique centrale australe, sur environ un demi-million de km². Msiri meurt le 20 décembre 1891. Il constitue le trait d'union le plus spectaculaire entre les chefferies ntemi et l'histoire du Katanga : une fiche PAÏYA distincte consacrée à l'Empire luba le mentionne comme adversaire — s'y reporter pour ce versant congolais.

1963 et 1969 : l'abolition tanzanienne des chefferies

C'est le fait majeur qui distingue la Tanzanie de l'Ouganda, du Ghana ou de l'Afrique du Sud : elle a supprimé les chefferies au lieu de les intégrer. La loi n° 13 de 1963, « An Act to repeal the African Chiefs Ordinance », votée par le Parlement du Tanganyika le 16 février 1963 et promulguée par le président Julius Nyerere le 7 mars 1963 (avec effet rétroactif au 1er janvier 1963), abroge purement et simplement l'African Chiefs Ordinance (Cap. 331). Elle ne prévoit qu'une clause transitoire permettant au ministre de maintenir provisoirement, dans un conseil ou une assemblée, une personne qui y siégeait en tant que chef. La rupture est parachevée par l'African Chiefs Act (loi n° 53 de 1969, Chapter 252, entrée en vigueur le 26 décembre 1969), intitulé « An Act to provide that no former Chief shall exercise any function under customary law or otherwise » : son article 2 abolit TOUTE fonction, tout pouvoir et toute autorité qu'un chef tenait de la tradition ou du droit coutumier, déclare invalide toute règle coutumière conférant de tels pouvoirs, et érige leur exercice — ou la tentative de les exercer — en infraction pénale punie d'une amende pouvant aller jusqu'à 10 000 shillings (20 000 en cas de récidive) ou de trois mois d'emprisonnement. Aucune reconnaissance coutumière légale ne subsiste donc en droit tanzanien. Dans les faits, une vie coutumière persiste néanmoins : un renouveau culturel sukuma s'observe parmi les guérisseurs, chefs, artistes et danseurs, et le royaume de Busiya, présidé par le chef Makwaia III, tient chaque année le grand rassemblement du 7.7.

III Monuments

Sites d'art rupestre de Kondoa (Kondoa Irangi)
Sites d'art rupestre de Kondoa (Kondoa Irangi) District de Kondoa, région de Dodoma, versants est de l'escarpement masaï, Tanzanie

Ensemble de 150 à 450 abris sous roche, grottes et surplombs ornés de peintures, inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en 2006 (critères iii et vi). Les peintures couvrent au moins deux millénaires et documentent le passage de sociétés de chasseurs-cueilleurs à des sociétés agro-pastorales. ATTENTION — ce site n'a PAS de rapport avec les chefferies ntemi : il est situé hors de l'aire nyamwezi-sukuma, il précède très largement l'institution, et l'UNESCO l'associe aux chasseurs-cueilleurs (dont les locuteurs sandawe) et aux pasteurs de langue maa, non aux batemi. Il ne s'agit en aucun cas d'une nécropole royale (voir « corrections_signalees »). Son intérêt propre est ailleurs : certains abris servent toujours à des rituels vivants de faiseurs de pluie, de divination, de guérison et d'initiation — un continuum culturel que l'UNESCO retient explicitement au titre du critère (vi). Protection : monuments nationaux dès 1949, Antiquities Act n° 10 de 1964 amendé en 1979, aire de conservation depuis 2004.

Musée Sukuma — Bujora Cultural Centre
Musée Sukuma — Bujora Cultural Centre Bujora, Kisesa, à environ 18 km à l'est de Mwanza (route de Musoma), Tanzanie

Musée de plein air consacré à la culture sukuma, fondé par le père David Fumbuka Clement, missionnaire québécois, qui y bâtit en 1958 une église ronde d'inspiration sukuma. C'est le principal lieu de conservation de la mémoire des batemi : son Pavillon royal (Royal Pavilion) — construit en forme de tabouret de chef — abrite les insignes royaux, tambours et trônes. On y voit aussi des habitations traditionnelles, la case en herbe d'un guérisseur et les outils du forgeron. Le musée présente la chefferie sukuma dans ses termes propres : le ntemi s'appuyait sur les banang'oma (ministres royaux), les bafumu (devins-guérisseurs) et les balongo (forgerons). Le musée a reçu en 2026 le prix de « meilleure attraction touristique privée » aux Serengeti Awards.

Tembe de Livingstone, Kwihara Village de Kwihara, à environ 8 km au sud-ouest de Tabora, district urbain de Tabora, Tanzanie

Site historique national, aujourd'hui musée. Un tembe est une maison à toit plat de type arabo-swahili, forme typique des établissements caravaniers de l'intérieur. David Livingstone y séjourna en 1872 ; la maison est associée au négrier Tippu Tip. Kwihara et Tabora (Unyanyembe) étaient le grand carrefour des caravanes reliant la côte et Zanzibar aux Grands Lacs — c'est ce commerce (ivoire, esclaves, armes à feu) qui a nourri la militarisation des chefferies ntemi au XIXe siècle et la fortune d'hommes comme Mirambo et Msiri. Le musée conserve des portes sculptées de Zanzibar, des lettres de Livingstone, des journaux et photographies d'époque, ainsi que des documents sur la traite. Aucune image libre de droits du site n'a pu être vérifiée (voir « corrections_signalees »).

IV Rites

Bénédiction du défrichement et des semailles (kutema)

Ouverture de la saison des cultures — Le nom même du chef vient du geste : en kisukuma, ntemi dérive de kutema, « couper les arbres, défricher la brousse ». Le ntemi bénissait la terre à l'ouverture de la saison des cultures et tranchait les différends entre les anciens des villages. La fonction lie ainsi indissociablement fertilité du sol et autorité politique.

Sacrifices aux ancêtres et garde de la mhola

Selon les besoins ; en cas de calamité — Le ntemi était le chef religieux de son peuple et le lien avec les ancêtres : il présidait les sacrifices offerts en leur nom. Il lui revenait d'écarter les calamités menaçant les personnes, les champs et les troupeaux. Son autorité reposait sur la mhola — état de santé, de prospérité et de paix de la chefferie. Tant que la chefferie était en état de mhola, la position du chef était assurée ; sinon, il pouvait être déposé au profit d'un autre membre de la famille royale. Le chef s'appuyait sur les banang'oma (ministres royaux), les bafumu (devins-guérisseurs) et les balongo (forgerons).

Succession matrilinéaire et insignes royaux

À la mort ou à la déposition d'un ntemi — Selon le musée Sukuma, le chef était traditionnellement choisi parmi les fils des filles du chef précédent : la succession passait par la ligne maternelle, et le successeur était désigné par les ministres royaux plutôt que fixé d'avance par un droit d'aînesse. Les insignes comprenaient le ndeji (emblème royal), les ng'oma (tambours royaux), l'isumbi lya nhebe (tabouret royal), ainsi que peaux de lion et de léopard, boucliers, lances et coiffes. L'« Indirect Rule » britannique a perturbé ce système en imposant la primogéniture masculine.

Sociétés de danse et compétition du Bulabo

Mi-juin, autour de la Fête-Dieu — Le centre culturel de Bujora organise à la mi-juin une compétition de danse de deux semaines — le Bulabo — où les artistes traditionnels de tout le pays sukuma s'affrontent, les danseurs rivalisant notamment par l'usage d'animaux comme accessoires. La danse sukuma est structurée par des sociétés concurrentes ; le musée peut organiser sur demande des représentations de tambours et de danses.

V Expériences

🥁 Visiter le musée Sukuma de Bujora et son Pavillon royal

Bujora Cultural Centre, Kisesa, à ~18 km à l'est de… · Toute l'année ; horaires non publiés, à… — Le principal lieu au monde consacré à la chefferie sukuma.

💃 Assister au Bulabo, compétition de danse sukuma

Bujora Cultural Centre, Kisesa, près de Mwanza · Mi-juin, sur deux semaines, autour de la… — À la mi-juin, autour de la Fête-Dieu, le centre culturel de Bujora accueille pendant deux semaines une compétition de danse réunissant des artistes…

👑 Prendre part aux Célébrations du 7.7 du royaume de Busiya

Shinyanga, Tanzanie · Quatre jours culminant le 7 juillet… — Le plus grand rassemblement culturel du peuple sukuma, la plus nombreuse communauté ethnique de Tanzanie.

🏛️ Visiter le tembe de Livingstone à Kwihara (Tabora)

Village de Kwihara, ~8 km au sud-ouest de Tabora… · Tous les jours, 8 h – 16 h — Le musée du site historique national de Kwihara, installé dans le tembe où David Livingstone séjourna en 1872, permet de toucher du doigt l'économie…

🎨 Découvrir l'art rupestre de Kondoa (site UNESCO)

Kolo et abris environnants, district de Kondoa, région… · Toute l'année ; horaires et tarifs officiels… — À visiter pour lui-même, et NON comme un site de chefferie ntemi (voir « corrections_signalees ») : entre 150 et 450 abris ornés sur les versants est…

VI La fête

Célébrations du 7.7 (7.7 Celebrations), Royaume de Busiya Quatre jours culminant le 7 juillet ; édition 2027 annoncée du 4 au 7 juillet, à Shinyanga

Grand rassemblement culturel sukuma : danses traditionnelles, expositions culturelles, conseils des anciens, prières pour la pluie, la paix et la prospérité. Présidé par le chef Makwaia III, 23e monarque du royaume de Busiya. L'édition de juillet 2026 a réuni des chefs traditionnels et des délégations de Tanzanie, du Kenya, d'Afrique du Sud et du royaume zoulou — illustration de la vitalité coutumière de la chefferie sukuma malgré son abolition légale.

VIII Ce que ce royaume a semé ailleurs

Sukuma (peuple) — Wikipédia reference Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Sukuma_%28peuple%29
Sukuma people — Wikipédia (anglais) reference Source : https://en.wikipedia.org/wiki/Sukuma_people

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